Faire des efforts justes pour de mauvaises raisons et des efforts justes pour de bonnes raisons

Voyant que ma machine part souvent en imagination, je redouble d’efforts pour réussir à être présent : j’essaie de mieux voir ce qui est autour de moi, de mieux entendre, de prendre davantage conscience de l’énergie circulant dans mon tout corps. Ça marche ! J’échappe à l’imagination, je vois mieux, j’entends mieux, je perçois mieux le monde autour de moi !
Hélas : quelques minutes plus tard, je me « réveille » et constate avec dépit que l’imagination m’a encore une fois écarté du présent ! Cette fois, je vais lutter de toutes mes forces pour réussir à être présent ! « Voir ! », « Entendre ! », « Sentir ! »… J’ajoute un gravier dans ma chaussure, espérant que cette petite irritation me fera rester dans le présent. En même temps, j’empêche que mes pensées vagabondent, en me rappelant que mon temps est compté…
Ça marche ! Un afflux d’énergie nouvelle m’envahit. Je me sens plus vivant ! J’accentue mes efforts… et quelque chose de nouveau finit par se produire, une sorte de dilatation de mes fonctions. Sentiment enivrant de puissance ! Ça marche !

En fait, ça ne marche pas vraiment. Certes, mes fonctions sont plus équilibrées et je contrôle mieux l’imagination, ce qui me fait économiser de l’énergie. Mais, en dépit d’efforts intenses, je n’arrive pas à prolonger la présence et à déclencher le fonctionnement des centres supérieurs ! Qu’est-ce que je n’ai pas compris ?

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Mes efforts étaient fondés sur une mauvaise base.

Aujourd’hui, mon attitude envers les efforts a changé. Non pas parce que j’ai appris beaucoup de choses nouvelles – on m’a transmis depuis longtemps ce qu’il faut savoir pour s’éveiller – mais parce que ma compréhension a changé:

« Une personne exercée à l’observation de soi sait avec certitude qu’à différentes périodes de sa vie elle a compris une seule et même idée de manières totalement différentes. Et elle se rend compte, cependant, que son savoir est demeuré le même ; qu’elle ne sait rien de plus aujourd’hui qu’hier. Qu’est-ce donc qui a changé ? C’est son être qui a changé. Dès que l’être change, la compréhension elle aussi doit changer. » Gurdjieff

Ce que j’ai compris, c’est que mes efforts acharnés pour trouver la présence reposaient sur une attitude égocentrique : j’espérais obtenir de bonnes choses « pour ‘moi’ » et je restais identifié à une sensation de ‘moi-même’ mécanique, au lieu d’essayer de m’en séparer. Or, les centres supérieurs ne se manifestent pas si l’on pense trop à soi-même !
Heureusement, le Système nous invite à nous tourner vers les autres à travers la considération extérieure. Cette pratique consiste à s’adapter aux gens et à leurs exigences, au lieu de les aborder avec ses propres exigences. En me mettant à la place des autres, j’ai ressenti de la compassion – ce qui est une bonne attitude pour pouvoir aider les autres à être présent. En même temps, cela m’oblige à être moins préoccupé de moi-même : le travail sur soi ne peut progresser que si l’on travaille en même temps pour (et avec) les autres.
En outre, dans une Ecole de la Quatrième Voie, il est nécessaire de travailler simultanément dans une troisième direction:

« Vous pouvez être utile à vous-même ; vous pouvez être utile aux autres ; vous pouvez être utile à moi-même [= à votre maître et à l’Ecole]. » Gurdjieff

Cela ne veut pas dire que l’on devienne un outil passif (d’ailleurs, cet enseignement encourage les étudiants à être forts individuellement), mais que notre travail personnel contribue aussi à quelque chose de plus large. En conséquence, on devient plus objectif envers soi-même, davantage conscient de soi-même:

« Si l’on peut être plus conscient, cela déclenchera le fonctionnement des centres supérieurs. Le fonctionnement des centres supérieurs est miraculeux. » Ouspensky

Mon changement d’attitude fut récompensé ; en tournant mon attention vers quelque chose de plus large que mon petit monde subjectif, j’ai fait une découverte extraordinaire : j’ai vérifié que des Forces Supérieures (« L’influence ‘C’ ») étaient derrière l’existence de cette Ecole. La révélation de cette réalité miraculeuse m’a apporté beaucoup de relativité : désormais, la personne imaginaire que j’appelais « moi-même » a moins d’importance et il m’est plus facile de m’en séparer – tandis que quelque chose, à l’intérieur, continue d’observer avec présence. Et quand on réussit vraiment cette séparation intérieure, on peut connaître un état émotionnel où l’on ressent ce que c’est que d’être éveillé.
A présent, je vois de moins en moins mon travail comme quelque chose de « personnel », mais comme un engagement au service d’une œuvre immense, objective, entreprise par les Forces Supérieures. Comprenant de mieux en mieux l’enjeu de ce travail, je ressens une responsabilité accrue envers moi-même, les autres étudiants, l’Ecole et les Forces Supérieures. C’est une pensée qui vous fait chaud au cœur, comme peut le faire une famille que vous chérissez :
Ouspensky (à propos du Travail) :

« Vous devez sentir qu’il est votre propre travail. Une Ecole ne peut exister que lorsque les gens ne s’y sentent pas extérieurs, mais intérieurs, lorsqu’ils la considèrent comme leur propre maison. »