Collaboration : l’amour mécanique, l’amour conscient

Vous tombez amoureux ! La vie se pare de mille couleurs… Hélas, cet état délicieux génère un puissant flot de pensées et d’émotions mécaniques… L’état amoureux serait-il donc incompatible avec la présence de la conscience ?
Les poèmes de la Vita Nova (La Vie Nouvelle), du grand poète italien Dante Alighieri, sont consacrés à l’énergie amoureuse. Dès qu’il aperçoit la belle Béatrice Portinari, le jeune Dante en tombe éperdument amoureux et entrevoit un monde supérieur :
Dante : « Levant les yeux, je vis l’admirable Béatrice. Elle ne semblait pas la fille d’un mortel, mais d’un dieu. Je dis que dès ce moment l’Amour fut le seigneur de mon âme. Il me sembla sentir un merveilleux tremblement commencer dans le côté gauche de ma poitrine, et s’étendre aussitôt dans toutes les parties de mon corps. Je n’étais plus le même. »
Etre amoureux est tellement agréable qu’on s’identifie facilement à cette émotion positive :
Dante : « Souvent Amour m’assaille soudain si fortement qu’il ne reste plus d’autre vie en moi qu’une pensée qui me parle de cette Dame. »
Cette fascination du jeune Dante pour Béatrice correspond exactement à la définition de l’identification donnée par Ouspensky :

« Dans l’état d’identification, l’homme est incapable de se séparer de l’idée, du sentiment ou de l’objet qui l’absorbe. Un homme qui s’identifie est incapable de se rappeler lui-même. »

L’état amoureux suscite aussi beaucoup d’imagination ; et Dante n’échappe pas à la règle :
« Si je me représente sa merveilleuse beauté, il me prend aussitôt un désir de la voir, lequel est d’une telle violence qu’il tue et détruit dans ma mémoire tout ce qui pourrait se dresser contre lui. »
Identification, imagination… Combattrez-vous ces intenses émotions, ces sensations et pensées amoureuses qui vous tirent vers le sommeil ? Paradoxalement, si vous les affrontez directement, elles se renforceront. En fait, le problème ne vient pas de ces moi’s, mais de votre identification avec eux. Dans ce cas, la meilleure attitude possible, c’est d’observer sa machine, quoi qu’elle fasse, en se séparant de l’agitation des nombreux moi’s.
Dante apprendra à se séparer de son identification. Lorsque deux personnes éprouvent un amour mutuel, ce sentiment débouche éventuellement sur une relation. Mais ce ne sera pas le cas de Dante, dont l’amour pour Béatrice n’est pas payé de retour. Le poète se demande alors s’il ne doit pas rejeter cette source de souffrance. Finalement, il va utiliser autrement son sentiment amoureux :
Dante : « La finalité de mon amour était naguère [de recevoir le salut de cette Dame]. Mais depuis qu’il lui a plu de me le refuser, j’ai placé toute ma béatitude dans ce qui ne peut me faire défaut : dans les paroles qui glorifient ma Dame. »
Ayant compris que son amour n’a pas besoin de déboucher forcément sur une relation, Dante l’utilise pour réaliser une œuvre qui reflètera la Beauté perçue à travers Béatrice :
Dante : « Comment peut être chose mortelle si belle et si pure ? Dieu voulut faire un miracle. Par son exemple on connaît la beauté. De ses regards jaillissent brûlants les esprits de l’Amour. »
Dante transforme son expérience amoureuse en une œuvre artistique, ce qui suppose de contrôler le flot envahissant des images en vue d’un certain but. De la même manière, lorsque vous éprouvez un sentiment amoureux, si vous parvenez à maintenir une séparation entre votre observateur et vos moi’s, vous pourrez utiliser la puissante énergie de ce sentiment pour accroître votre conscience. La pensée de l’aimé(e) intensifiera alors votre présence :
Dante : « Amour m’est doux aujourd’hui dans mon cœur.
J’appelle ma Dame et lui demande grâce plus abondante,
Tant ce miracle est nouveau et aimable. »
Cependant, il est difficile de penser en permanence à se séparer intérieurement. Cela nécessite un but émotionnel particulièrement fort. Mais les épreuves de la vie sont là pour nous en rappeler la nécessité. Béatrice décède prématurément et Dante va devoir accepter d’être séparé physiquement, définitivement, de celle qu’il aime :
Dante : « Las ! Plus jamais je ne verrai
La dame que je pleure ;
Et ma pensée cruelle amasse
Tant de peine en mon cœur
Que je dis à mon âme : « Pourquoi
Ne pas quitter ce monde plein d’ennui ?
Mais Dante est un être exceptionnel, habité par une aspiration permanente vers la conscience. Il saura se séparer de sa souffrance et utiliser cette friction intérieure pour faire croître ses Centres Supérieurs, tout comme la friction physique permet de générer de la chaleur et de la lumière.
A un niveau symbolique, Béatrice (dont le nom signifie « celle qui dispense le bonheur ») représente la présence, la conscience – qui est source d’un bonheur sans mélange. Depuis qu’elle a quitté son corps physique, une « grande beauté spirituelle » émane de Béatrice : pour pouvoir y accéder, Dante va accepter de « mourir ».
Dante : « Tous mes désirs se sont tournés vers [la Mort]
Dès le jour que ma Dame
Subit sa main cruelle,
Car le plaisir de sa beauté
Devint grande beauté spirituelle
Dans le ciel diffusant sa lumière d’amour. »
Pour s’éveiller, il faut donc « mourir à soi-même », ainsi que le dit Ouspensky :
« Pour naître, l’homme doit d’abord mourir ; cela veut dire qu’il doit se libérer d’une multitude d’attachements et d’identifications qui le maintiennent dans la situation où il se trouve actuellement. »
Ayant accompli cette ultime séparation, Dante reçoit alors « une admirable vision où l’Amour emporte [son] cœur au Ciel »] ; là, Béatrice en gloire lui apparaît auréolée « d’une vive splendeur. »
Les paroles de Dante montrent que la séparation intérieure – tout en faisant grandir votre amour -, vous permet de transformer l’état amoureux en un état supérieur de conscience, que vous soyez ou non dans une relation. Double gain !