“Alors Siddhârta, se retournant vers la cité s’exclama : ‘Je ne retournerai jamais dans la cité de mon père tant que je n’aurai pas vu le terme de la naissance et de la mort !” –Bouddhacarita

Dans notre précédent courrier, consacré au Grand Départ, nous avons suivi l’évasion de Siddhârta hors de cette prison qu’était le palais de son père. Nous nous sommes intéressés à un bas-relief bouddhique qui représente le moment de la libération de Siddhârta et nous avons remarqué que la pénétration physique de cette œuvre d’art dans une nouvelle dimension reflétait l’éveil de Siddhârta – sa pénétration dans une nouvelle dimension de la conscience.
Alors que Siddhârta est encore sur le seuil de l’éveil, un nouvel élément, significatif, surgit dans son histoire, un élément qui le harcèlera tout au long des prochaines phases de son évolution. Cet élément est Māra, celui qui s’oppose à la libération.
Tandis que le jeune prince est sur le point de partir, il entend une voix qui le presse de reconsidérer sa décision :

“N’allez pas plus loin, Seigneur !” dit Māra, dans l’intention d’arrêter le Bodhisattva : “Dans sept jours vous serez le souverain des quatre continents et des deux mille îles avoisinantes. Arrêtez-vous, O mon seigneur !” – Nidankatha

Gurdjieff Opposition2

Mara chevauchant son éléphant


Māra personnifie l’opposition. Dans l’art bouddhique, il et représenté sous la forme d’un général féroce chevauchant un éléphant et menant une armée de démons chaotiques. Ils représentent les émotions, les pensées et les sensations qui s’opposent à l’éveil.
Le moment que choisit Māra pour apparaître est particulièrement intéressant : tant que le prince était plongé dans la luxueuse vie de château, Māra resta dans les coulisses,  mais maintenant qu’il est sur le point de partir, Māra apparaît en personne pour persuader Siddhârta de revenir.
L’effort conscient attire de l’opposition.

“Dès qu’un homme s’éveille pour un instant et ouvre les yeux, toutes les forces qui l’ont fait tomber dans le sommeil commencent à agir sur lui avec une énergie décuplée, et il retombe immédiatement dans le sommeil, rêvant le plus souvent qu’il est éveillé.” – Georges Gurdjieff

Cet épisode du Grand Départ nous apprend à prévoir un renforcement de l’opposition interne au moment de l’éveil. Autrement dit, pour prolonger la conscience, nous devons augmenter nos efforts.

Gurdjieff Opposition3

L’armée de Mara defiant l’Illumination du Bouddha


Le prince ne tient pas compte des tentations de Māra et il exécute son projet de quitter le palais de son père. Désormais, Māra suivra avec vigilance le développement de Siddhârta, guettant l’occasion de le faire revenir dans sa prison. Selon la légende bouddhique : “Alors le Tentateur le suivit, guettant sans cesse la moindre erreur, d’aussi près qu’une ombre qui ne se détache jamais de son objet.”
L’opposition de Māra augmentera progressivement à chaque étape du parcours du Bouddha, pour culminer au chapitre de l’Illumination. Ce mois-ci, j’invite nos lecteurs et nos auteurs à reproduire l’expérience que P. Ouspensky proposait dans ses réunions préliminaires :

“Prenez une montre et regardez l’aiguille des secondes, en essayant d’être conscient de vous-même, et en vous concentrant sur cette pensée : ‘Je suis Pierre Ouspensky’, ‘Je suis ici maintenant.’ Essayez de ne penser à rien d‘autre, suivez juste le déplacement de l’aiguille des secondes en étant conscient de vous-même, de votre nom, de votre existence et de l’endroit où vous êtes. Ecartez toutes les autres pensées. Si vous êtes persévérant, vous serez capable de cela pendant deux minutes. C’est la limite de votre conscience.” – P. Ouspensky

Que trouvez-vous quand vous essayez d’être présent pendant deux minutes sans interruption ? Pouvez-vous voir que Māra accroît sa résistance? Pouvez-vous saisir les émotions, les pensées et les sensations de son armée avant qu’elles ne vous empêchent de continuer ?