J’avais essayé à plusieurs reprises de raconter ce qui se passe quand je parviens à sortir de mon “sommeil”. Je n’arrivais pas à trouver les mots. Et pire, j’avais l’impression d’être soudainement incapable de revivre cette expérience. J’avais décidé d’accepter cet état de choses, et de cesser de “penser” à ce que je devais écrire. Mais cela avait été pénible à accepter et le désir personnel de faire plus d’efforts pour être présente s’était du coup accru. Alors que je rentrais chez moi en voiture un soir, après mon travail, j’ai vu une fois de plus que j’étais en imagination.
J’ai utilisé un « outil » que j’utilise régulièrement pour m’aider à revenir au moment présent: je me suis donné l’ordre de “regarder” avec attention ce qui se trouvait là, devant moi. Ce que j’ai vu à ce moment-là, ce furent deux grands panneaux publicitaires de chaque côté de la route: sur l’un deux était écrit: “Sensation de l’âme” ; sur l’autre : “Shell’. Le “Sh” de “Shell “ était dans l’ombre, tandis que le “ell” était pleinement illuminé.
J’eus soudain l’impression de sortir d’un rêve. Je me sentis plus vivante.
Je pus observer un renversement dans ma façon de regarder: je ne « regardais » pas seulement, je « voyais ». Ce qui “voyait ”, ce n’étaient pas mes yeux physiques. Ces deux panneaux, que j’aurais considérés comme des images insignifiantes quelques minutes auparavant, devenaient tout à coup plus réels que n’importe quelle autre chose autour de moi. Ce qui “voyait” avait « su » immédiatement, sans passer par la pensée, que ces symboles étaient la réponse à ma question: comment expliquer le passage du sommeil à l’éveil?
La réponse était là: être plus éveillé veut dire utiliser un autre organe de perception: la “sensation de l’âme”. Et cette sensation intérieure était le “ell” éclairé, émergeant d’une coquille qui était devenu comme un corps inerte (shell, en anglais: “coquille”)
J’ai réalisé que cette “réponse” à ma question était arrivée après que j’eusse décidé d’abandonner ma réflexion pour tenter d’explique un changement d’état de conscience.
Je pouvais maintenant revenir aux mots et formuler un peu mieux ce qui se passe, pour moi du moins, quand je peux sortir pour un moment de mon état de “sommeil » : je dois garder vivant le désir d’être plus présente et éveillée, et je peux utiliser des outils, des “trucs”, qui m’aident à garder ce but; je dois faire l’effort. Mais il y a un moment ou je dois abandonner ma pensée ; c’est alors seulement qu’une porte vers un autre état peut s’ouvrir.
C’est comme jouer d’un instrument de musique : vous faites les efforts pour apprendre un morceau de musique, vous pratiquez des gammes ; puis un jour, quelque chose se passe, vos doigts jouent et vous êtes au-delà des doigts, vous êtes la musique.
Cela me rappelle le titre de l’un des livres de M. Gurdjieff: « La Vie n’est réelle que lorsque Je suis”. Le “Je’ de “Je suis” est pour moi cette perception au-delà de nos perceptions ordinaires, qui n’est accessible qu’après avoir fait l’effort d’exercer nos perceptions ordinaire à fonctionner de façon correcte, ou différentes de leur fonctionnement mécanique.
Cela m’évoque également l’idée des trois forces, selon M. Ouspensky. Je fais les efforts nécessaires. Les réponses sont déjà la, en tant que symboles. Mais quelque chose d’autre, un troisième élément, doit intervenir, comme l’étincelle qui permettra le passage à un autre état et la mise en lumière des réponses ou symboles.
Ce troisième élément était dans ce cas: abandonner ma pensée limitée et m’ouvrir a quelque chose d’inconnu. Ce fut ce qui a permis que le « feu » de la compréhension « prenne » et qu’une ouverture momentanée vers un état plus éveillé soit possible.

« En psychologie, beaucoup de choses peuvent être expliquées par la nécessité d’une troisième force. Cela explique aussi pourquoi nous ne pouvons pas « faire » – nous ne pouvons pas apporter la troisième force. Et sans la troisième force, aucune action ne peut avoir lieu, ou elle a lieu d’une manière différente de la manière dont nous voulions qu’elle se passe. » – P.D. Ouspensky,  La Quatrième Voie