Le moment est tranquille. Installé à ma table de travail, je réfléchis à la nature de l’effort dans le travail sur soi. P. Ouspensky insiste sur la nécessité de l’effort : « L’effort est la base du Travail. Ce que nous pouvons gagner est proportionnel aux efforts »
Mais il précise par ailleurs que lorsqu’on est endormi, on ne peut rien faire : « Les hommes sont des machines. Tout arrive. Personne ne fait rien. Quels efforts conscients une machine pourrait-elle faire ? »
Qu’est-ce donc qu’un effort conscient ? J’essaie de me concentrer sur cette réflexion ; mais mon esprit est vite distrait par le bruit de la pluie et par le chauffage qui se met en marche: « L’été est déjà loin… » Et maintenant, une sorte de voile noir occupe l’espace de ma pensée : manifestation de C’est le moment de rassembler mes esprits, d’être intentionnel dans mes pensées.
Cet effort porte ses fruits : j’accueille avec enthousiasme un flux d’idées intéressantes !
« STOP !!! » Cette ardeur soudaine est aussi mécanique que l’inertie devant la page blanche. Il est vrai que cet effort pour contrôler ma pensée a stimulé ma fonction intellectuelle, mais je n’en suis pas plus éveillé pour autant. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : un effort conscient est un effort qui vise à s’observer et à se rappeler soi-même, alors qu’un effort accompli dans un état d’identification n’est qu’une manifestation de sommeil.
« Quand les gens parlent d’effort, ils pensent à l’effort de « faire », mais ce genre d’effort n’est pas ce qu’il faut ; l’effort approprié est l’effort pour s’observer et se rappeler soi-même, parce qu’il peut donner des résultats. »
Je réalise qu’en m’asseyant à ma table de travail avec le but de réfléchir, je n’avais pas formulé le but de diviser mon attention en même temps ; or, il est important de bien définir son but, car on n’obtient rien si on ne sait pas ce qu’on veut.
De nouveau, je m’efforce de rassembler mes pensées autour du sujet ; cette fois en essayant de me rappeler moi-même. Mais je suis vite distrait par la pluie qui tombe plus fort. Serait-il donc si difficile de diviser son attention quand on exerce une activité intellectuelle ? Pourquoi ? Parce qu’on utilise peu les autres fonctions de sa machine. Je comprends alors que les conditions de tranquillité que j’ai créées pour pouvoir écrire ont en fait favorisé mon sommeil.
Si je veux réussir à me rappeler moi-même tout en réfléchissant, il va falloir que sois attentif en même temps à quelque chose d’extérieur à mes pensées.
Cela suppose d’abord que je n’oublie pas de diviser mon attention ; car il y a quelque chose en nous qui cherche à nous faire oublier nos buts liés à l’éveil. Un bon moyen de lutter contre cette force souterraine, c’est de se mettre dans une situation un peu inconfortable : je me lève donc pour allumer la radio et je choisis exprès une station qui diffuse des musiques bruyantes et beaucoup de publicités.
Le résultat ne se fait pas attendre : dès que je suis revenu à ma table de travail, une vague d’irritation envahit ma machine !
Mais je ne veux pas me laisser submerger par la négativité : je divise mon attention entre ma pensée et cette station de radio désagréable. En même temps, j’essaie de sentir mes pieds sur le sol, ce qui m’aide à tenir à distance l’irritation provoquée par la radio. Et ma pensée fonctionne déjà mieux:
l’effort supplémentaire, pour résister à la négativité, m’a conduit à être plus intentionnel et à mieux utiliser mes fonctions intellectuelles.
Cette division de l’attention génère une sensation de chaleur dans mon organisme. Les couleurs, les sons deviennent plus vifs, comme si le monde se réveillait autour de moi ; en fait, je me réveille ! Et je pense à Cézanne, le peintre qui a cherché, sa vie durant, à atteindre la réalité à travers de simples Hélas ! Sans que j’en aie conscience, ces pensées esthétiques exaltantes m’ont écarté du présent et de la rédaction de cet article… Alors, que faire quand le simple fait de penser ou d’écrire vous plonge dans le sommeil ? « Formule ton but encore plus précisément. Divise ton attention jusqu’à la fin de cette phrase, puis recommence à la phrase suivante, et ainsi de suite… »
Tout en écrivant – maintenant -, je divise mon attention…
J’atteins la prochaine phrase…
Je poursuis mon effort…
Alors, quelque chose me dit d’ajouter un autre outil pour intensifier ma présence : prononcer intérieurement un verbe approprié à l’action du moment, en l’occurrence : « PENSE ! (avec présence) ». (De la même manière, selon l’action du moment, j’utiliserai un verbe approprié tel que « BOUGE / REGARDE / ECOUTE / RESSENS / GOÛTE / ECRIS / etc. »).
Le simple fait de dire « PENSE ! » – en divisant mon attention – me propulse dans le moment présent.
J’aperçois alors une petite croix formée par les veines du bois sur l’une des poutres de la pièce ; je ne l’avais jamais remarquée ! C’est un choc, mon esprit s’anime de compréhensions lumineuses : « La croix est une cible ; ce que je vise est le présent ! La croix possède aussi une forte charge symbolique: son bras horizontal signifie notre passage éphémère dans le temps, alors que son bras vertical représente la présence, la conscience – un monde supérieur en-dehors du temps… »
La présence est accessible à chaque moment de notre vie – c’est-à-dire maintenant -, par un effort conscient. Ce n’est pas un effort pour améliorer la situation de la machine ou pour devenir conscient dans un futur lointain, c’est un effort qui répond à cette simple question : « Comment être plus éveillé en ce moment ? ».