Lorsque je m’engageai sur la Quatrième Voie, j’avais lu certains livres de Gurdjieff et d’Ouspensky. Mais j’étais loin de comprendre que j’étais réellement « endormi ». Par chance, je reçus très tôt « un grand coup de marteau sur la tête », qui me fit voir l’un des aspects majeurs de mon sommeil.
J’avais rejoint cet enseignement depuis peu de temps, quand on me proposa de me présenter au maître de cette école de la Quatrième Voie. On m’avait dit que c’était un « être conscient », comme Gurdjieff et Ouspensky, et, bien que je ne comprenne pas vraiment ce que cela voulait dire, j’étais très impressionné à l’idée de le rencontrer. Je n’avais vu aucune photo de lui et j’imaginais toutes sortes de choses à son sujet ; d’ailleurs, de nombreux rêves très forts témoignaient de ma profonde agitation intérieure.
Pour mieux saisir le sens de l’histoire qui va suivre, il faut savoir qu’à cette époque, je pratiquais les arts martiaux avec un éminent professeur japonais. Celui-ci avait dit un jour que j’avais « beaucoup de volonté », et, dans la bouche de cet homme intransigeant, c’était un grand compliment, dont je tirais une certaine fierté.
La rencontre tant attendue eut lieu dans le hall d’un grand théâtre parisien, à l’occasion d’un ballet. Au milieu de la foule trépidante, m’apparut un homme tel que je n’en avais jamais vu. Je pourrais dire qu’il était d’une stature imposante – tout en étant réservé, mais ça ne suffirait pas à rendre compte de l’être impressionnant que j’avais en face de moi. A ma grande surprise, il s’inclina et me salua avec beaucoup d’humilité. Alors, en guise de remerciement, quelque chose me poussa à le tester, en lançant une « attaque » contre lui – comme on pourrait tester son futur professeur d’arts martiaux.
J’avais développé la capacité de concentrer une certaine énergie pour la projeter mentalement contre un adversaire ; je rassemblai toute l’énergie offensive dont j’étais capable et la projetai contre ce maître spirituel à l’énergie si douce…
Ce qui se passa ensuite est tellement incroyable que j’hésite encore à le partager, car pour comprendre ce genre d’expérience, il faut l’avoir vécue. J’eus soudain l’impression d’avoir devant moi un géant, un hercule colossal comme on en voit dans les musées italiens. C’était comme si cet homme bienveillant s’était métamorphosé en un Jupiter capable de déclencher la foudre. Il me regardait d’une façon si particulière, que je ne l’oublierai jamais et… je me vis comme je ne m’étais jamais vu ! Une compréhension foudroyante me traversa l’esprit – une prise conscience quasi-électrique s’empara de tout mon être ! Je compris, JE VIS, que l’homme qui était devant moi possédait la conscience et la volonté, et une voix intérieure me dit : « Tu n’as pas de volonté ! »
Je m’effondrai, terrassé. L’idée fausse que j’avais de moi-même venait de prendre un sacré coup !

« S éveiller signifie réaliser sa propre nullité, c’est-à-dire réaliser sa propre mécanicité, complète et absolue, et sa propre impuissance, non moins complète et non moins absolue. En sentant sa nullité, un homme se verra tel qu’il est, non pas pour une seconde, non pas pour un moment, mais constamment, et il ne l’oubliera jamais. Cette conscience continuelle de sa nullité et de sa misère lui donnera finalement le courage de « mourir », c’est-à-dire de renoncer à tous ces aspects de lui-même qui ne présentent aucune utilité du point de vue de sa croissance intérieure, ou qui s’y opposent. » Gurdjieff

Je sentais des larmes couler sur mon visage, mais je ne saurais dire si c’étaient des larmes de honte ou des larmes de joie. J’avais honte d’avoir osé tester un tel homme de cette manière, et en même temps, je ressentais une immense gratitude : non seulement, je venais de perdre une certaine idée fausse de moi-même, mais je venais aussi de « voir » ce qu’il est possible d’acquérir sous la direction de ce ‘maître’ : j’avais entrevu une autre réalité, très différente de la réalité ordinaire. Ma vie venait de prendre sens!
Cette rencontre me marqua profondément. Au fil des jours, je vis de mieux en mieux « ce mensonge à soi-même qui consiste pour un homme à prendre ses actions pour des actes volontaires et conscients, et à se prendre lui-même pour un être un et entier. » Gurdjieff
Je me rendis compte que je n’étais pas capable de « VOULOIR », parce qu’en ‘moi’, il y avait des centaines de ‘moi’s différents, des centaines de petites ‘volontés’ conflictuelles. Pour pouvoir développer ma volonté, il me fallait donc, avant tout, être moins divisé :

« Si l’on veut développer une volonté indépendante, on doit devenir ‘un’ et conscient. La volonté dépend de l’unité et de la conscience ». Ouspensky

La suite, ce sera un combat de toute une vie contre la mécanicité ; mais cette expérience fondatrice fut si forte, que jamais je ne doutai de ce que j’y avais VU. Elle m’a donné la force de continuer.