Notre taxi roule à bonne allure sur l’autoroute qui mène à l’aéroport international.
À côté de moi, un vieil ami (‘L’ANCIEN’) parle avec un jeune homme (‘LE JEUNE’) qui vient de rejoindre le Travail. Tout en buvant un café, celui-ci pose beaucoup de questions à mon ami, qui est un étudiant très ancien de la Quatrième Voie.
LE JEUNE : Tu dis que l’éveil est une « séparation » ? J’ai un peu de mal à comprendre…
L’ANCIEN : Que signifie l’éveil, selon toi ?
LE JEUNE : Devenir conscient !
L’ANCIEN : C’est-à-dire ?…
LE JEUNE : Créer un corps astral ?…
L’ANCIEN : On peut dire ça ; c’est un état de conscience ininterrompu, indépendant du corps physique….
LE JEUNE : Indépendant, donc…séparé ?
L’ANCIEN : Oui. Un être conscient sépare en permanence sa conscience de sa machine.
« VVRRROOOM !! » Une grosse moto nous double et se rabat un peu trop près.
« VVRRRZZZ !!! » Notre taxi freine brusquement !
« Splasshhhh !!! » Le café du jeune homme se renverse sur la veste de mon ami.
LE JEUNE : C’est vraiment NUL !!!
L’ANCIEN : (Tout en épongeant le café sur sa veste) : Ce n’est pas grave:
Un temps.
LE JEUNE : Et en plus, j’ai été négatif !
Mon ami sourit sans répondre.
L’excitation du jeune homme finit par retomber.
Il regarde avec une certaine gêne la veste de mon ami, souillée par le café.
LE JEUNE : Ça ne te fait rien que j’aie taché ta veste ? Tu n’as pas de ‘moi’s négatifs ?
L’ANCIEN : La machine aura toujours des ‘moi’s, des pensées. Le problème ce ne sont pas les ‘moi’s, c’est notre identification avec eux.
LE JEUNE : Comment comprends-tu « l’identification » ?
L’ANCIEN : C’est comme un chien avec un os. L’attention est absorbée par une seule chose et nous devenons cette chose qui n’est pas nous-mêmes.
LE JEUNE : Si on se prend pour sa machine, on est identifié ?
L’ANCIEN : C’est ça, l’identification : la conscience est mélangée avec les fonctions de la machine, c’est le contraire de la séparation.
LE JEUNE : Comment faire pour ne pas s’identifier ?

« Pour apprendre à ne pas s’identifier, l’homme doit avant tout ne pas s‘identifier avec lui-même, ne pas s’appeler lui-même « moi », toujours et en toute occasion. Il doit se rappeler qu’ils sont deux en lui, qu’il y a lui-même, c’est-à-dire « Moi » en lui, et « l’autre », avec lequel il doit lutter et qu’il doit vaincre s’il veut atteindre quoi que ce soit. » – Peter Ouspensky

L’ANCIEN : Si tu divises ton attention, tu commences à créer quelque chose qui est séparé de ta machine, tu deviens conscient de toi-même.
Je me rends compte que mon vieil ami est fatigué. Va-t-il demander au jeune homme d’arrêter un peu de le questionner ?
Non. Apparemment, il a choisi de dépasser sa fatigue.
LE JEUNE : Tu arrives à te séparer de ta machine, même dans les situations les plus difficiles ?
L’ANCIEN : Avec le temps, on ne voit plus la friction comme une gêne, mais comme une interruption du sommeil ; et on l’accepte avec reconnaissance, parce qu’elle fait naître les centres supérieurs.
LE JEUNE : Mais, pratiquement, comment fais-tu pour te séparer ?
L’ANCIEN : J’ai conscience en même temps d’une partie qui souffre et d’une partie qui n’est pas impliquée dans la souffrance ; cette séparation génère un état miraculeux, un état supérieur de conscience.
LE JEUNE : Est-ce que cet état « supérieur » a un rapport avec les « forces supérieures » dont parlent Ouspensky et Gurdjieff  ce qu’ils appellent l’Influence C ?
L’ANCIEN : Oui. Les Forces Supérieures nous aident à créer notre corps astral.
LE JEUNE : De quelle manière ?
L’ANCIEN : Elles nous donnent de la souffrance à transformer.
LE JEUNE : C’est dur !
L’ANCIEN : Les Forces Supérieures dirigent notre destin. On découvre peu à peu que notre vie est un « scénario » intentionnellement écrit pour notre évolution par l’Influence C.
LE JEUNE : C’est stupéfiant ! Et ça t’aide à te séparer de la souffrance ?
L’ANCIEN : Je me dis que la situation est la meilleure possible, puisqu’elle a été préparée par les Forces Supérieures pour mon évolution. Elles sont d’une sagesse infiniment supérieure à la nôtre.
« VVRRRZZZ !!! » Notre chauffeur freine en catastrophe et lâche une bordée de jurons.
Un accident vient de se produire à cinq cents mètres devant nous. Nous sommes à l’arrêt, bloqués sur l’autoroute de l’aéroport.
Je regarde ma montre. Mes ‘moi’s s’activent : « Comme par hasard, ça arrive quand nous prenons un long courrier international ! Si encore, ça avait été un vol domestique !… ».
Peut-être à cause de ce ‘moi’ particulièrement idiot – une petite voix se fait entendre :
« Vas-tu sacrifier le rappel de soi au profit de cette identification ? »
Sirènes de pompiers, ambulances, hélicoptère. C’est un très gros accident. Je pense aux victimes.
Notre temps est vraiment compté.
La perspective de la mort fait changer mes ‘moi’s : « Ne gaspille pas ton temps. Tout ce qui compose ta vie est un moyen d’accomplir quelque chose d’autre ; tu sais que tu le réalises en te séparant de ta machine. »
 L’embouteillage est énorme. Nous allons manquer l’avion.
Je me tourne vers le jeune homme ; il n’exprime aucune négativité et nous sourit.
Mon ami lui rend son sourire et nous indique un panneau publicitaire au bord de la route : une créature de rêve offre un flacon d’eau de toilette à son petit ami ; la marque du parfum se détache en lettres d’or : « CORPS ASTRAL »…