Dominique Servant est une nouvelle contribution à ggurdjieff.fr qui sera publié des articles mensuels.

Dominique Servant, France« Avoir 20 ans est le plus bel âge de la vie », dit-on. J’ai eu 20 ans dans les années 70’ et j’en garde plutôt le souvenir d’une période – certes riche et intense – mais douloureuse à bien des égards. La société était agitée par de grands courants de toutes sortes, visant à construire une vie plus enthousiasmante que celle qu’avaient connue nos parents. Bien qu’impliqué dans ces remises en question, je ne me reconnaissais pas dans ce que recherchaient finalement la plupart des gens : l’argent, le confort familial, la sécurité, les honneurs, le pouvoir…
Je venais de sortir d’une école d’art dramatique et je consacrais tout mon temps au théâtre – passionnément. Néanmoins, je ressentais un manque profond : je ne savais pas qui j’étais vraiment, et je n’avais pas de certitude sur laquelle construire durablement mon existence. Mon identité changeait selon les circonstances – bouchon ballotté par les flots, de ci, de là, passant d’une pensée à une autre, d’une sensation à un sentiment, d’une peur à un désir – un kaléidoscope aux multiples facettes changeantes. Cette sensation de non-existence, de non-être, était angoissante – rien d’étonnant, donc, à ce que les personnages que je créais sur scène m’aient semblé presque plus réels que ‘moi’.
En même temps, le monde des acteurs sonnait de plus en plus faux. Quant à la vie en-dehors du théâtre, elle m’apparaissait terne et sinistre. Mais il y avait quand même une lumière dans ce monde ténébreux : j’avais parfois éprouvé sur scène ce qu’on pourrait appeler « l’état de grâce », et dans ces moments-là, j’avais l’impression de réaliser mon potentiel, je me sentais exister pleinement, dans une autre dimension ! Malheureusement, de tels états étaient fort rares.
Je voulais retrouver à volonté ces états exceptionnels, et je n’avais pas d’autre choix que d’explorer sans relâche les exercices d’acteur que je connaissais. C’est dans l’une de ces périodes d’efforts intensifs, que quelque chose de mémorable arriva. Nous étions à la veille de la première représentation d’un nouveau spectacle et, même si le metteur en scène trouvait mon travail acceptable, j’étais bouleversé de n’avoir pas retrouvé ce fameux « état de grâce ». Dans un état de profond désespoir, j’errai toute la nuit dans les rues de la ville. J’hésitai longtemps au bord du fleuve, fasciné par ses eaux noires qui m’appelaient… Je ne sais plus ce qui me retint de sauter. Toujours est-il que le lendemain, au moment de la représentation, physiquement épuisé et les nerfs à vif, j’affrontai le public comme si je m’abandonnais à ce fleuve nocturne : « Rien à perdre, je plonge ! Adieu ! ». Moment inoubliable ! Sans que je fasse quoi que ce soit, tout se mit en place, avec une énergie incroyable : mes impulsions, mon corps, mes émotions, mes pensées, ma voix – tout s’était relié pour exécuter une partition merveilleuse… dont j’étais le spectateur !
Je compris que cet état sublime avait surgi, non seulement suite à l’intensité de mes efforts, mais aussi par un total abandon de soi. Alors, ne me contentant plus de mes « exercices d’acteur », à chaque instant de ma vie quotidienne, je cherchai à mettre à plat « cela » que les autres appelaient « moi » – saisissant tout ce qui entrait dans mon champ de conscience : « Cela n’est pas moi, cela non plus n’est pas moi, cela n’est pas moi, etc. » J’accumulai d’innombrables perceptions… sans parvenir à y trouver quelqu’un de permanent que je puisse appeler ‘moi’ ! J’avais l’impression d’être comme ces décharges urbaines, où s’accumulent en vrac les déchets de notre civilisation de consommation. Plus exactement – car je percevais un dynamisme dans ce fatras de pensées, de sensations et d’émotions – j’avais l’impression d’être une machine, voire une usine ; mais certainement pas « quelqu’un ». Mr. Nobody…
Ce sentiment d’être « une machine » me rappela que des années auparavant, des amis m’avaient parlé d’un philosophe oriental qui affirmait que l’homme était une machine. A l’époque, je ne m’étais pas intéressé davantage à ce personnage pittoresque, car nous étions en 1969 et j’étais très sceptique envers le courant pseudo-orientalisant à la mode – illustré notamment par les hippies, les paradis artificiels et les nombreux gourous de toutes sortes. J’y voyais une source supplémentaire d’illusions, alors que je recherchais quelque chose de ‘réel’. Néanmoins, le nom de ce « philosophe oriental » m’était resté en mémoire, ainsi que son idée d’homme-machine. Il s’agissait d’un certain Georges Gurdjieff.
Cette même méfiance envers les « illusions orientalisantes » m’incita à ne pas ouvrir un ouvrage qui trônait depuis des mois sur un rayon de ma librairie favorite. J’étais très intrigué par le nom exotique de son auteur et par son titre alléchant. Mais j’y voyais un choix de marketing destiné à attirer les amateurs de « pseudo-ésotérisme », et je résistai longtemps à la tentation de l’ouvrir. N’y tenant plus, je finis par le feuilleter, en ayant un peu honte, comme si je m’étais bassement laissé séduire par un de ces petits bouquins de gare qui vous promettent « tous les secrets » de la « Kabbale » ou de la « Haute-Magie » en 120 pages !
En réalité, Fragments d’un enseignement inconnu était un livre comme je n’en avais jamais vu. Son auteur, P. Ouspensky, était extrêmement cultivé et d’une grande honnêteté intellectuelle. Cet homme impressionnant racontait sa recherche de la vérité et relatait des faits extraordinaires, sans chercher à séduire, ni à convaincre. Et surtout, il semblait posséder un cadre conceptuel rigoureux, un système très cohérent. Et puis, ce personnage oriental extraordinaire – héritier d’une tradition très ancienne – dont parlait Ouspensky, n’était autre que ce fameux Gurdjieff !… J’achetai donc l’ouvrage, sans me rendre compte que je venais d’entrer en contact avec la Quatrième Voie de Gurdjieff et Ouspensky, ni de ce que cela signifiait.
Quelques semaines plus tard, une pluie battante me poussa dans une minuscule librairie vieillotte. Des piles de livres d’occasion traînaient un peu partout. Comment, dans un tel fouillis, mon attention fut-elle particulièrement attirée par un petit livre avec une épaisse couverture grenat ? Coïncidence ? Je venais de dénicher une édition originale de L’homme et son évolution possible de P. Ouspensky ! Le passage suivant me frappa immédiatement, car il décrivait l’absence d’identité que je ressentais si douloureusement:

« Tout d’abord, l’homme doit savoir qu’il n’est pas un, mais plusieurs. Il n’a pas un ‘moi’ permanent et immuable. Il est toujours différent. A un moment donné, il est un, à un autre moment il est un autre, le troisième moment, il est un troisième, et ainsi de suite, c’est sans fin. […] Chaque pensée, chaque sentiment, chaque sensation, chaque désir, chaque « j’aime » ou « je n’aime pas » est un ‘moi’. Ces ‘moi’s ne sont pas reliés entre eux. Chacun d’eux dépend du changement des circonstances extérieures et du changement des impressions. »

J’appréciai tout autant cet autre passage qui corroborait mon impression d’être une machine, tout en laissant entrevoir un espoir d’échapper à cette condition :

« L’homme est une machine, mais une machine très particulière. Il est une machine qui, dans les circonstances appropriées et avec un traitement adapté, peut savoir qu’il est une machine, et ayant pleinement réalisé cela, il peut trouver les moyens de cesser d’être une machine. »

En fait, ce petit livre décrivait une autre approche de la psychologie, en étudiant l’homme pour en faire surgir la conscience. Je l’achetai sans hésiter et commençai à répartir mes innombrables observations parmi les fonctions que ce système décrit. Je vérifiai peu à peu, par la pratique, la justesse des théories présentées par Ouspensky. Et je ne tardai pas à m’apercevoir que ce livre, petit par sa taille, était immense par son contenu. L’homme est un être inachevé et endormi, néanmoins son évolution est possible : j’avais trouvé une issue dans le sombre labyrinthe où je m’étais débattu jusqu’ici !
Depuis, j’ai construit ma vie autour de la pratique du rappel de soi – cet effort particulier pour être conscient de soi-même. Cette pratique me donne la possibilité d’accéder en toutes circonstances à « celui que je suis vraiment » ; et c’est un état d’être qui a quelque chose à voir avec « l’état de grâce » que je recherchais si ardemment quand j’étais un jeune acteur…