La nouveauté et la banalité

La nouveauté nous éveille. P. Ouspensky le vérifia la première fois qu’il fit l’expérience du rappel de soi. Il se rendit compte qu’il s’était rappelé lui-même de temps à autre au cours de sa vie, mais inconsciemment, rarement et sans le faire exprès :

“Des moments de rappel de soi apparaissent en fait dans la vie, mais rarement… Ils arrivent dans des circonstances nouvelles ou inattendues, dans un endroit inaccoutumé, parmi des personnes étrangères, au cours d’un voyage, par exemple ; on regarde autour de soi et l’on se dit : « Comme c’est étrange ! Moi en cet endroit ! » –
P. Ouspensky

Le pouvoir d’éveil de la nouveauté pourrait nous laisser croire que pour amener la conscience il suffirait de provoquer un changement extérieur. Mais la recherche de la nouveauté est une voie sans issue, car quoi que nous puissions essayer dans cette direction, la routine de notre vie quotidienne reprendra vite le dessus : se réveiller le matin, faire sa toilette, s’habiller, déjeuner, travailler, etc.
Alors, comment réussir à produire le rappel de soi sans l’aide de la nouveauté ?
Ce fut le défi qu’Ouspensky affronta dès lors que Gurdjieff lui apprit à se rappeler soi-même. Tel est le défi que nous affrontons lorsque nous nous engageons sur la voie de la conscience de soi.

Gurdjieff : à propos de l’effort conscient

The Great Departure, detail of Buddha (2-3rd c. Gandhara, Pakistan, Mumbai Museum)Étant donné que la nouveauté extérieure est largement hors de notre contrôle, la Quatrième Voie offre des outils qui aident à produire le rappel de soi consciemment. Ils nous rendent capables de voir la nature de notre sommeil à un moment donné et à appliquer l’effort conscient approprié pour y échapper.
Gurdjieff insista sur le mot “conscient” : non pas juste un effort, mais un effort conscient. Ce qui auparavant se produisait par hasard, doit maintenant être causé consciemment. L’effort conscient suppose qu’on l’accomplisse avec intelligence et intention – et ces caractéristiques sont précisément ce qui manque dans la nouveauté. Dans cet esprit, je voudrais que le sujet de ce mois-ci soit consacré à l’effort conscient.

Le Grand Départ

Great Departure side viewLe Grand Départ du Prince Siddhartha nous fournit une source d’inspiration (ceux qui ont manqué le courrier d’introduction du mois dernier peuvent y accéder en cliquant ici : Gurdjieff : à propos de la Libération – 1re partie).
Dès lors que Siddhartha réalisa qu’il avait été enfermé dans une vie de château, il exprima le désir de partir. Nous considérons que le palais de Siddhartha représente le sommeil, son désir de partir représente le désir de s’éveiller et son acte de partir représente un effort conscient dans cette direction.
Un bas-relief bouddhique du 2e ou 3e siècle montre le départ de Siddhartha. Le prince est à cheval, de nuit ; il a atteint les portes de la cité de son père, qu’il a l’intention de franchir pour trouver la liberté. Les dieux l’entourent et l’observent avec un sentiment de respect et d’admiration.
Ce bas-relief enrichit d’un détail intéressant le Grand Départ : le cheval de Siddhartha transperce physiquement le plan bidimensionnel de son précédent monde et pénètre dans une nouvelle dimension.

Une nouvelle dimension

Un effort conscient ajoute une nouvelle dimension au moment : nous éprouvons davantage qu’en temps normal. Nous nous éveillons.
J’invite nos auteurs à nous faire partager leur expérience d’un effort conscient ; comment ils ont réussi à percer leur sommeil bidimensionnel ; la nature de cet effort, comment il était approprié aux circonstances du moment, et comment il les a transportés dans une nouvelle dimension.

“Si la libération est possible, elle ne saurait l’être que comme résultat de labeurs prolongés, de grands efforts et, par-dessus tout, d’efforts conscients vers un but défini. » – Georges Gurdjieff