Opposition – Dominique

Dominique Servant, Paris
Gurdjieff Opposition - Dominique

J’ai posé ma montre devant moi, sur le bureau. Ne pas quitter pas la trotteuse des yeux, tout en ayant conscience de mon existence : « Je suis Untel, je suis là maintenant ». Ecarter toute autre pensée ! P. Ouspensky dit qu’on n’est pas capable de faire cet exercice pendant plus de deux minutes…

Tic-Tac… Tic-Tac… Tic-Tac… L’aiguille des secondes effectue son parcours inexorable. Mon effort d’attention produit une légère tension.

Difficile de s’observer tout en regardant la trotteuse… Mon attention va et vient rapidement de la montre à moi-même, mais j’ai du mal à avoir une perception simultanée…

Les secondes passent…

Soudain, un étrange constat : je suis devenu la trotteuse ! Hypnotisé par le mouvement régulier de l’aiguille, j’ai investi la trotteuse de l’idée que j’ai de moi-même. Cela peut sembler fou, et pourtant, cet état hypnotique est universellement répandu : c’est ce qu’on appelle « l’identification » ! Fasciné ; comme au cinéma !

« L’homme est hypnotisé, et cet état hypnotique est continuellement maintenu et renforcé en lui. Tout se passe comme s’il y avait certaines ‘forces’ pour lesquelles il serait utile et profitable de maintenir l’homme dans un état hypnotique, afin de l’empêcher de voir la vérité et de réaliser sa situation. » – G. Gurdjieff

L’horreur de cette situation me réveille : « Pour ne pas t’auto-hypnotiser, essaie de percevoir en même temps le décor de la pièce ! »

À travers la fenêtre, les branches du bouleau sont enrobées de givre. Cette impression féérique m’apporte une énergie fraîche. Je réussis à avoir conscience de moi-même et de la trotteuse pendant un certain temps.

« Je suis Untel, je suis là maintenant »… « Je suis Untel, je suis là maintenant »… Depuis un moment je répétais machinalement ma phrase, sans avoir conscience d’être là !

« Sois présent à cet instant ! », tout comme une roue de voiture qui, en roulant, ne touche le chemin qu’en un seul point…

Essayer d’être présent pendant une minute était trop ambitieux. Je formule un but plus réaliste : être présent pendant 5 secondes, jusqu’à ce que la trotteuse passe sur le prochain chiffre ; puis recommencer.

Ça marche !

Tic-Tac… Tic-Tac…

Ma respiration s’est adaptée à cette cadence harmonieuse. « J’ai 12 cycles de respiration par minute. Si je réussissais l’exercice pendant une heure, j’aurais conscience de moi-même 720 fois par heure ! Au fait, si quelqu’un vit 80 ans, combien de cycles de respirations connaît-il dans sa vie ? »

« STOP !!! Reviens au présent ! »

Néanmoins, cette réflexion me rappelle que le nombre de nos respirations est limité. Je redouble d’attention.

La trotteuse progresse autour du cadran, seconde par seconde. On dirait une fourmi se hâtant vers son butin… Imagination !…

« Retrouve ton observateur intérieur. »

J’ai prononcé cet ordre à haute voix, afin de me réveiller. Cela a un effet inattendu : je perçois le va et vient de ma respiration.

Cette sensation ne perturbe pas l’exercice, au contraire. Jusqu’ici, je m’étais appuyé surtout sur ma fonction intellectuelle ; mais en plaçant une partie de mon attention sur ma respiration, je prends en compte une fonction supplémentaire (la fonction instinctive), ce qui renforce ma capacité d’être présent.

« Je suis Untel, je suis là maintenant. » : cette phrase, qui n’était qu’un groupe de mots, atteint maintenant la profondeur d’une réalité ! Rappel de soi.

Drringg !!!! Le téléphone !!

Je me détourne de la montre. « Qui cela peut-être ? Un appel urgent ? »

Mais je ne bouge pas : j’avais décidé de ne pas répondre au téléphone le temps de l’exercice.

“Et si c’était un appel important ? Qui peut m’appeler à cette heure tardive ? »

La tentation est forte d’aller décrocher le téléphone !

Heureusement, je vois que je suis identifié à ce stimulus extérieur, et je n’y réponds pas. « Si c’est vraiment important, la personne laissera un message et je la rappellerai. »

« Lorsque vous êtes identifié, vous devez être capable de le sentir et d’y mettre fin, et en même temps de vous rappeler vous-même. » P. Ouspensky

Je reprends l’exercice…

Finalement, ai-je ’réussi’ ou ‘échoué’ ? Il est clair qu’au cours de cette expérience, j’ai souvent échoué à prendre conscience simultanément de la trotteuse et de moi-même. Mais j’ai fait ce que j‘ai pu ; alors, le mieux est d’accepter ma mécanicité sans m’apitoyer ni me juger. Ce n’est pas si facile, parce que nous imaginons pouvoir être différents de ce que nous voyons en nous-mêmes…

En définitive, si le but est d’apprendre sur soi, cette expérience est une réussite, car elle montre qu’on n’est pas conscient de soi-même :

« Le rappel de soi ne doit pas être basé sur l’attente de résultats, car on pourrait s’identifier à ses propres efforts. Il doit être basé sur la compréhension du fait que nous ne nous rappelons pas nous-mêmes, mais qu’en même temps nous pouvons nous rappeler nous-mêmes, si nous nous donnons assez de peine, et de la bonne façon. » – P. Ouspensky

Au fait, l’appel téléphonique auquel j’ai résisté était de la publicité…